Le "mostly straight" (parfois traduit par hétéroflexible) désigne une orientation où l'attirance va très majoritairement vers l'autre sexe, avec une ouverture minoritaire, rare ou seulement imaginée envers le même sexe. Ce n'est ni de l'hétérosexualité stricte, ni de la bisexualité : c'est une catégorie à part, documentée par la recherche en psychologie depuis une quinzaine d'années, mais encore peu connue et peu nommée en France.
Une catégorie identifiée par la recherche
Le psychologue américain Ritch Savin-Williams a consacré un ouvrage entier à cette question, "Mostly Straight: Sexual Fluidity among Men" (Harvard University Press, 2017). Ses travaux s'appuient sur des entretiens et des données longitudinales portant sur de jeunes hommes qui se décrivent comme hétérosexuels tout en rapportant une curiosité, une attirance occasionnelle ou des fantasmes concernant d'autres hommes, sans que cela remette en cause leur identité hétéro.
Son constat central : le mostly straight n'est pas une étape de transition vers une identité gay ou bisexuelle. Pour la majorité des hommes concernés, cette configuration reste stable dans le temps. Ce n'est pas non plus une forme atténuée de bisexualité : l'attirance pour les femmes reste largement dominante et l'identité hétérosexuelle est vécue comme sincère.
Du côté des femmes, la psychologue Lisa Diamond a documenté un phénomène proche avec la notion de fluidité sexuelle, dans "Sexual Fluidity: Understanding Women's Love and Desire" (Harvard University Press, 2008). Son suivi de longue durée montre que l'attirance de certaines femmes varie selon les périodes de vie et les relations, sans que cette variation s'organise en catégories fixes.
Pourquoi la case manque dans le vocabulaire courant
Le langage courant propose surtout deux options : hétéro ou pas hétéro. Une personne qui ressent une attirance minoritaire pour le même sexe, sans que cela remette en question son orientation principale, ne trouve pas facilement de mot pour décrire ce qu'elle vit. Les conséquences concrètes :
- une tendance à minimiser ou taire l'expérience, faute de catégorie pour la nommer
- un doute mal posé ("est-ce que ça veut dire que je suis gay ou bi ?") alors que la question n'appelle pas nécessairement une réponse binaire
- une difficulté à en parler à un proche ou un partenaire, par peur d'être mal compris
Nommer la catégorie ne sert pas à enfermer dans une nouvelle étiquette. Elle sert d'abord à rassurer : ce vécu a été documenté chez un nombre significatif de personnes, il n'est ni rare ni le signe d'une confusion.
Ce que montrent les données françaises
L'enquête Contexte des sexualités en France (CSF), menée par l'Inserm avec l'ANRS-MIE, donne une idée de l'ampleur du phénomène en population générale. Selon ses résultats les plus récents, 13,4 % des femmes et 7,6 % des hommes de 18 à 89 ans déclarent avoir déjà ressenti une attirance pour une personne du même sexe, un chiffre qui dépasse largement la part de la population s'identifiant comme homosexuelle ou bisexuelle. Chez les 18-29 ans, cette proportion grimpe nettement, notamment chez les femmes.
Cet écart entre attirance ressentie et identité déclarée illustre justement ce que la recherche sur le mostly straight met en évidence : une attirance minoritaire pour le même sexe ne débouche pas automatiquement sur un changement d'identité, et peut coexister durablement avec une orientation hétérosexuelle assumée.
Mostly straight, bisexuel, curieux : où est la différence
| | Attirance dominante | Stabilité dans le temps | Identité vécue | |---|---|---|---| | Hétérosexuel strict | Exclusivement autre sexe | Stable | Hétéro | | Mostly straight / hétéroflexible | Très majoritairement autre sexe, ouverture minoritaire | Généralement stable selon Savin-Williams | Hétéro, avec nuance | | Bisexuel | Les deux, dans des proportions variables | Variable selon les personnes | Bi | | En questionnement | En cours de clarification | Évolutive | Non fixée |
Ces catégories ne sont pas des cases figées. Elles servent surtout de repères pour mettre des mots sur une expérience, pas de diagnostic à poser sur soi-même.
Que faire de ce constat
Si cette description correspond à un vécu personnel, quelques pistes simples :
- se rappeler que la recherche a documenté cette configuration comme stable et non pathologique
- ne pas se sentir obligé de choisir immédiatement une étiquette définitive
- en parler, si le besoin s'en fait sentir, à un professionnel de santé sexuelle ou un psychologue formé aux questions d'orientation, plutôt qu'à rester seul avec la question
La recherche de Savin-Williams et de Diamond converge sur un point : la diversité des trajectoires d'attirance est la norme statistique plus que l'exception. Manquer de mot pour la nommer ne rend pas l'expérience moins réelle ni moins légitime.