Curieux de soi

Attiré par un homme mais pas gay : ce que dit la psychologie

Par Noah Verdier

Un homme peut ressentir une attirance ponctuelle ou récurrente pour un autre homme sans être gay ni bisexuel. La recherche en psychologie de la sexualité montre que l'attirance, le comportement et l'identité sont trois dimensions distinctes qui ne coïncident pas toujours chez une même personne.

Trois dimensions qu'on confond souvent

Quand on parle d'orientation sexuelle, on mélange en général trois choses différentes :

  • L'attirance : ce que l'on ressent, une émotion, une curiosité, un trouble face à un homme en particulier ou face aux hommes en général.
  • Le comportement : ce que l'on fait réellement, ou pas, avec cette attirance.
  • L'identité : le mot que l'on choisit pour se définir (hétérosexuel, gay, bisexuel, ou aucune étiquette).

Ces trois axes peuvent évoluer indépendamment les uns des autres. On peut ressentir une attirance sans jamais agir dessus, agir une fois sans que cela change l'identité qu'on se reconnaît, ou se sentir proche d'une identité sans avoir eu la moindre expérience concrète. Cette distinction est au cœur de l'échelle de Kinsey, un outil conceptuel élaboré à la fin des années 1940, qui propose un continuum plutôt qu'une case binaire entre hétérosexualité et homosexualité.

Ce que montrent les enquêtes

En France, l'enquête Contexte des Sexualités (CSF), menée par l'Inserm, permet de mesurer cet écart. Parmi les hommes de 18 à 89 ans, 7,6 % déclarent avoir été attirés par des personnes du même sexe au cours de leur vie, alors que seuls 2,3 % se définissent comme homosexuels. L'écart entre le pourcentage d'hommes qui rapportent de l'attirance et celui qui adopte une identité gay est net : ressentir n'équivaut pas à se nommer.

Ce décalage n'est pas propre à la France ni à notre époque. Dans ses travaux fondateurs, Alfred Kinsey avait déjà relevé qu'une proportion d'hommes bien plus large que celle des hommes homosexuels avait connu au moins une expérience avec un autre homme, sans que cela remette en cause leur identité hétérosexuelle.

Plus récemment, le psychologue Ritch Savin-Williams a documenté dans son ouvrage Mostly Straight: Sexual Fluidity among Men (Harvard University Press, 2017) l'existence d'un groupe d'hommes qui se disent fermement hétérosexuels tout en reconnaissant une part d'attirance, de curiosité ou de fantasme envers d'autres hommes. Ces hommes ne se vivent pas comme bisexuels : ils se décrivent souvent eux-mêmes comme "mostly straight", plutôt hétéro, une position qui n'a rien d'un entre-deux honteux mais qui correspond à un vécu réel et stable pour beaucoup d'entre eux.

Pourquoi cette attirance ne définit pas automatiquement une identité

Plusieurs raisons expliquent qu'une attirance ponctuelle ou répétée pour un homme ne débouche pas nécessairement sur une identité gay ou bisexuelle :

  • L'attirance sexuelle n'est pas toujours globale. Elle peut se porter sur une personne précise, un contexte particulier (un rêve, une pensée intrusive, un moment de proximité physique) sans se généraliser à l'ensemble des hommes.
  • Le désir et l'excitation physique ne sont pas des preuves d'orientation. Le corps peut réagir à des stimuli variés sans que cela engage l'ensemble de la personnalité sexuelle.
  • L'identité est une construction, pas un simple constat. Se dire hétérosexuel, gay ou bisexuel suppose d'intégrer une expérience dans une histoire de soi cohérente, ce qui prend du temps et n'est pas obligatoire.
  • La curiosité n'est pas un engagement. S'interroger sur ce que l'on ressentirait, ou même vivre une expérience unique, ne signe pas un changement d'orientation.

Une diversité de vécus, pas une norme unique

Certains hommes rapportent une attirance qui reste de l'ordre de la pensée, sans désir d'y donner suite. D'autres ont eu une expérience physique isolée, dans un contexte précis (adolescence, consommation d'alcool, période de solitude), sans que cela se reproduise. D'autres encore observent une attirance qui persiste dans le temps, qu'ils choisissent d'explorer ou de mettre de côté. Aucun de ces parcours n'est plus légitime qu'un autre, et aucun n'oblige à se ranger sous une étiquette précise.

La psychologue Lisa Diamond, connue pour ses travaux sur la fluidité sexuelle, a montré que l'attirance peut se porter sur une personne en particulier plutôt que sur un genre en général, et qu'elle peut varier au cours d'une vie sans remettre en cause l'identité qu'on se reconnaît par ailleurs. Ce constat, établi d'abord chez des femmes, invite à la prudence : la sexualité humaine n'est pas toujours stable ni entièrement prévisible, chez personne.

Que faire de cette interrogation

Il n'y a pas d'obligation à trancher immédiatement, ni à choisir un mot pour se définir. Ce qui aide, en général, c'est de distinguer ce que l'on ressent de ce que l'on doit décider d'en faire. Prendre le temps d'observer si l'attirance se répète, dans quel contexte elle survient, et surtout ce qu'on a envie d'en faire soi-même, sans pression extérieure ni besoin de se conformer à ce que les proches ou la société attendent. Si cette interrogation devient source d'anxiété ou occupe une place envahissante, un accompagnement par un psychologue spécialisé en sexualité peut aider à clarifier ce qui relève du questionnement passager et ce qui appelle une réflexion plus approfondie sur son identité.

Sources