Curieux de soi

Bisexualité masculine : comprendre l'attirance pour les deux sexes chez l'homme

Par Noah Verdier

La bisexualité masculine désigne une attirance, sexuelle ou romantique, envers des personnes des deux sexes, sans que les deux versants soient nécessairement égaux ni stables dans le temps. Ce n'est pas une étape vers l'homosexualité, ni un simple mélange des deux orientations : c'est une orientation à part entière, qui se manifeste selon des intensités et des équilibres très variables d'un homme à l'autre.

Une orientation, pas une phase de transition

L'idée reçue la plus tenace consiste à voir la bisexualité masculine comme une case de passage, un moment d'hésitation avant de se déclarer homosexuel. Cette lecture repose sur un vieux préjugé binaire : on serait attiré soit par les femmes, soit par les hommes, et tout le reste ne serait qu'un flottement provisoire.

La recherche en psychologie de la sexualité invite à sortir de ce cadre. Dès la fin des années 1940, le biologiste Alfred Kinsey proposait de représenter l'orientation sexuelle non pas comme deux catégories opposées, mais comme un continuum. Sur son échelle, qui va de 0 (exclusivement hétérosexuel) à 6 (exclusivement homosexuel), la plupart des degrés intermédiaires correspondent déjà à des formes de bisexualité, plus ou moins marquées vers l'un ou l'autre sexe.

Cette notion de spectre reste centrale dans les travaux contemporains. Elle explique pourquoi deux hommes qui se disent bisexuels peuvent vivre leur attirance de façon très différente : l'un ressent un intérêt à peu près égal pour les hommes et les femmes, un autre est attiré très majoritairement par les femmes avec une attirance minoritaire, mais réelle, pour les hommes.

Ce que dit la recherche sur la stabilité de l'attirance

Le psychologue américain Ritch Savin-Williams a consacré ses travaux à une population longtemps ignorée : les hommes qui se disent "plutôt hétérosexuels" tout en reconnaissant une attirance minoritaire pour d'autres hommes, qu'elle reste de l'ordre du fantasme ou qu'elle se traduise dans des expériences concrètes. Ses recherches, publiées dans l'ouvrage Mostly Straight (Harvard University Press, 2017), montrent que cette zone intermédiaire du spectre est loin d'être marginale et qu'elle constitue une position stable pour beaucoup d'hommes, pas un stade transitoire.

D'autres chercheurs, comme la psychologue Lisa Diamond, ont travaillé sur la fluidité sexuelle, c'est-à-dire la possibilité que l'équilibre des attirances évolue au cours d'une vie sans remettre en cause l'identité de la personne. Ses travaux, menés d'abord auprès de femmes, rappellent qu'une évolution de cet équilibre au fil du temps n'a rien d'anormal et n'invalide pas ce qui a été ressenti auparavant, y compris quand la position occupée se situe sur une zone intermédiaire du spectre plutôt qu'à ses extrémités.

Ce que montrent les enquêtes en France

L'Institut national d'études démographiques (Ined) a publié une analyse détaillée des personnes qui se déclarent bisexuelles en France, à partir de l'enquête Virage menée en 2015 auprès de plus de 25 000 personnes. Elle apporte plusieurs constats utiles pour sortir des idées reçues :

  • s'identifier comme bisexuel ne signifie pas forcément une attirance parfaitement égale pour les deux sexes : près de la moitié des hommes bisexuels interrogés déclarent une attirance plus marquée pour l'autre sexe que pour le leur ;
  • les hommes bisexuels de l'enquête sont en moyenne plus âgés que les femmes bisexuelles, qui sont surreprésentées parmi les jeunes générations ;
  • une proportion importante des hommes bisexuels de l'enquête ne sont pas en couple au moment de l'étude, ce qui interroge sur les difficultés spécifiques à trouver une reconnaissance sociale et relationnelle de cette orientation.

Ces données rappellent que la bisexualité masculine reste moins visible et moins documentée que la bisexualité féminine dans les enquêtes de population, alors même qu'elle concerne une part identifiable des hommes.

Les idées reçues les plus fréquentes

"Un homme bisexuel est un homme homosexuel qui ne s'assume pas." Cette affirmation ignore justement ce que montre la notion de spectre : une attirance pour les deux sexes n'est pas un déni, c'est une configuration à part entière de l'orientation sexuelle.

"La bisexualité masculine n'existe pas vraiment, ce n'est qu'une étape." Les travaux de Savin-Williams sur les hommes situés dans la zone intermédiaire de l'échelle de Kinsey contredisent directement cette idée : cette position peut rester stable pendant des années, voire toute une vie adulte.

"Un homme bisexuel est forcément infidèle ou insatisfait dans une relation exclusive." Rien dans la recherche ne relie l'orientation bisexuelle à un besoin structurel de multiplier les partenaires. La capacité à s'engager dans une relation exclusive ne dépend pas du sexe des personnes vers lesquelles on peut ressentir de l'attirance.

Pourquoi cette orientation reste difficile à nommer pour certains hommes

La bisexualité masculine se heurte à une double pression sociale. D'un côté, des normes de masculinité qui associent virilité et hétérosexualité stricte rendent difficile la reconnaissance, même à soi-même, d'une attirance pour d'autres hommes. De l'autre, la bisexualité peut être perçue avec méfiance à la fois par certains milieux hétérosexuels et par certains milieux homosexuels, ce qui prive les hommes concernés d'un espace social où cette orientation serait simplement reconnue comme légitime.

Comprendre la bisexualité comme un point sur un spectre, plutôt que comme une anomalie entre deux catégories fixes, aide à sortir de cette impasse. Ce que l'attirance signifie pour la vie affective et sexuelle d'un homme se construit progressivement, souvent sur plusieurs années, et ne suit pas de calendrier ni de norme unique.

Sources