Curieux de soi

Comment savoir si on est gay : distinguer curiosité, fantasme et orientation

Par Camille Rey

Aucun test ne permet de trancher si l'on est gay : l'orientation sexuelle se comprend en observant, dans la durée, la nature de ses attirances (occasionnelles ou constantes), leur objet (une personne précise ou les hommes en général) et ce qu'elles évoquent (curiosité, fantasme, désir de relation). Un questionnement ponctuel n'est pas une preuve, et une réponse rapide n'est pas non plus une obligation.

Pourquoi la question ne se résout pas en un instant

Se demander si on est gay, bi ou hétéro n'a rien d'anormal, à tout âge. Ce questionnement peut surgir après une pensée inattendue, un fantasme récurrent, une attirance pour un homme en particulier, ou simplement une sensation diffuse de ne pas totalement se reconnaître dans l'étiquette qu'on utilisait jusque-là. Le psychologue Ritch Savin-Williams, dans son ouvrage Mostly Straight (Harvard University Press, 2017), décrit une zone intermédiaire chez de nombreux hommes qui se disent hétérosexuels tout en éprouvant une attirance légère mais réelle pour d'autres hommes, sans que cela change leur identité déclarée. Cette zone grise n'est ni un mensonge à soi-même ni une case en attente d'être remplie : c'est une configuration parmi d'autres.

Curiosité, fantasme, attirance : trois choses différentes

Ces trois notions se recoupent souvent dans l'esprit, alors qu'elles ne recouvrent pas la même réalité.

  • La curiosité porte sur l'inconnu en général. Elle peut concerner une pratique, une expérience, une vie qu'on imagine différente de la sienne, sans que cela implique un désir dirigé vers une personne précise.
  • Le fantasme est un scénario mental. Il peut mettre en scène des hommes sans annoncer une orientation : la sexualité humaine inclut une part d'imaginaire qui ne se traduit pas forcément en désir d'agir, ni en attirance générale.
  • L'attirance durable se reconnaît à sa régularité et à sa cible : elle revient, elle vise des hommes en particulier ou les hommes en général, et elle s'accompagne d'un intérêt qui dépasse le scénario mental pour toucher à l'envie de proximité, de relation, de contact réel.

Aucune de ces trois expériences n'efface les autres. On peut avoir un fantasme sans curiosité affirmée, une curiosité sans attirance stable, une attirance qui coexiste avec un désir pour les femmes. La coexistence n'est pas une contradiction à résoudre dans l'urgence.

Ce que dit la recherche sur la fluidité de l'orientation

La psychologue Lisa Diamond, dans ses travaux sur la fluidité sexuelle, montre que l'attirance n'est pas toujours fixe une fois pour toutes : elle peut évoluer selon les périodes de vie, les rencontres, le contexte affectif, sans que ce mouvement remette en cause la sincérité des attirances précédentes. Du côté des données de population, l'enquête française Contexte des sexualités en France (CSF-2023), menée par l'Inserm et financée par l'ANRS-MIE, confirme que l'orientation sexuelle renvoie à plusieurs dimensions qui ne se recoupent pas toujours : l'attirance ressentie au cours de la vie, les pratiques et l'identité revendiquée (hétérosexuel, homosexuel, bisexuel, pansexuel). Autrement dit, avoir déjà ressenti une attirance pour un homme ne signifie pas automatiquement s'identifier comme gay, et inversement, l'absence de doute prolongé ne dit rien de la richesse intérieure d'un vécu.

Des repères pour y voir plus clair, sans se forcer à conclure

Quelques questions peuvent aider à observer sa propre expérience plutôt qu'à la juger :

  • Cette attirance revient-elle dans la durée, ou s'agit-il d'un épisode isolé lié à un contexte précis (une soirée, une lecture, une période de solitude) ?
  • Vise-t-elle une personne en particulier, ou des hommes en général ?
  • Qu'est-ce qui domine quand on y pense : la gêne, l'indifférence, la curiosité, ou une envie assez nette de rapprochement ?
  • Ce questionnement s'accompagne-t-il d'un désir de vivre une relation, ou reste-t-il de l'ordre de l'imaginaire ?
  • Comment se situe, en parallèle, l'attirance pour les femmes : centrale, discrète, absente, changeante ?

Ces repères ne donnent pas un verdict binaire. Ils permettent surtout de nommer ce qui se joue, ce qui est déjà une étape en soi.

Pas de pression, pas d'urgence à se définir

Aucune loi n'oblige à trancher immédiatement, ni à annoncer une conclusion à qui que ce soit. Certaines personnes se reconnaissent assez vite dans une orientation, d'autres mettent des années à formuler ce qu'elles ressentent, et d'autres encore vivent très bien avec une zone d'incertitude qui ne se résorbe jamais complètement. Aucune de ces trajectoires n'est plus valable qu'une autre. Le questionnement, quand il pèse, gagne à être partagé avec une personne de confiance ou un professionnel de santé formé aux questions d'orientation sexuelle : mettre des mots dessus, sans objectif de résultat, allège souvent bien plus que la recherche d'une réponse définitive.

Sources